Le hasard a mis la gravure dans ma vie, par un bel après-midi d'été à Québec en 1976 alors j'attendais un rendez-vous au café-terrasse de La Bastille sur la rue Sainte-Geneviève.

 J'étudiais le cinéma à l'Université Laval, j'avais récemment compris que je passerais ma vie à faire des demandes de subvention si je continuais dans le cinéma, mais j'étais fasciné par les promesses du structuralisme, de la sémiologie, et j'essayais de trouver un chemin dans cette direction, bref, j'étais à un tournant dans ma vie, et j'attendais l'heure de mon rendez-vous pour visiter un appartement à louer.  Une jeune et jolie femme assise à une table voisine s'est levée et m'a demandé de poser pour elle.  Elle était une artiste, nous sommes devenus amis.  J'avais toujours un peu dessiné, j'avais appris à travailler l'acier en usine, je me débrouillais assez bien en chimie, et durant toute mon adolescence il y avait des reproductions de peintures dans ma chambre, les impressionnistes, Dali, je croyais connaître l'histoire de l'art, j'aimais les bandes dessinées et les dessins psychédéliques qu'on trouvait dans les années soixante et soixante-dix, je croyais être prêt pour la gravure.  Elle m'a préparé ma première plaque de métal, l'a enduite de vernis, j'ai tracé le dessin à la pointe, nous avons mordu le zinc ensemble, elle a posé l'aquatinte, j'ai fait le vernis au pinceau, je voulais plusieurs valeurs, elle a donné les temps de morsure.  J'ai imprimé chez elle quelques épreuves, et plus tard j'ai voulu retoucher la planche gravée, refaire l'aquatinte, j'ai donc suivi ses instructions pour déposer la poussière de résine sur la planche, la cuire, la vernir, et j'en étais à la morsure dans l'acide nitrique, quand je l'ai entendue répondre à quelqu'un à la porte, et j'ai entendu son nom, Pascale.  Mon amie m'en avait beaucoup parlé, elle était aussi graveur, et à ma grande surprise, car une autre amie, très différente, m'en avait aussi parlé avec admiration.  Je suis donc allé rencontrer cette belle visiteuse en laissant ma plaque dans son bain d'acide nitrique, mon amie nous a présentés, nous avons échangé quelques mots, parlé de gravure, et je lui ai dit que j'avais justement une planche dans l'acide en bas.  Mais il ne faut jamais laisser une plaque sans surveillance! s'est-elle écriée.  Nous sommes descendus à l'atelier, mais trop tard, l'acide avait déjà rongé l'image, la planche gravée était perdue, je venais d'apprendre une leçon de gravure importante.

J'ai revu Pascale, je suis allé la voir dans son atelier à Notre-Dame des Laurentides, au nord de Québec, et deux ans plus tard j'achetais le chalet voisin de sa maison, qui appartenait à un autre artiste, j'en ai fait mon atelier, j'y travaille depuis. Entre-temps, un artiste de la Rue du Trésor, Jean Lemieux, m'avait donné son mur, son espace d'exposition sur la Rue du Trésor, je faisais de la gravure à temps plein.

Je me suis demandé des années plus tard pourquoi j'avais finalement choisi la gravure. J'avais eu une place dans une agence de publicité, un travail de graphiste fonctionnaire, j'avais exercé plusieurs métiers, mais la gravure était ce qui me permettait d'être créatif de manière autonome. C'est un travail difficile, une haute technologie des siècles passés, qui reste une pratique exigeante, et qui permet de créer des images d'une grande richesse matérielle, très précises, et de les multiplier par l'impression tout en offrant la possibilité de les varier à volonté.  De plus, la possibilité de travailler avec une grande précision permet de concentrer dans une petite surface une image complexe et soignée, plus précise que tous les autres moyens de dessin ou d'impression.

Je me suis souvenu il y a quelques années que les premières images que j'ai vues dans ma vie étaient de Gustave Doré, Les fables de Lafontaine, que ma mère me lisait dans un énorme livre à l'épaisse couverture rouge et embossée de dorures, qu'elle avait reçu en prix d'excellence au lycée. Ce sont les premières images que j'ai vues de près, il n'y avait pas de télévision ni de livres pour enfants ou de boîtes de céréales. Ces lointaines images noires et blanches, toutes faites de traits, ont probablement joué un rôle inconscient mais important dans mon choix de médium et de carrière.